Myanmar : le viol comme arme de guerre ?

Sarah Volosov, correspondante à Bangalore, Inde
20 Janvier 2014


La semaine dernière, la ligue des femmes de la Birmanie a dévoilé un rapport accablant. Une centaine de viols auraient été commis dans plusieurs villages birmans par les militaires. Une arme de guerre et d'oppression trop peu dénoncés dans ce pays qui ne change pas vraiment.


© AP
Malgré une transition vers un gouvernement civil, l'armée birmane joue un rôle fondamental dans la politique intérieure du pays et conserve son indépendance. L'abus de pouvoir des militaires et la perpétuation de viols remet en question l'avancée démocratique du pays : l'utilisation du viol comme outil d'oppression était monnaie courante sous le régime militaire. Lutte contre l'impunité, conflits armés avec les minorités ethniques et sanctions économiques sont tant de difficultés que doit affronter ce pays en voie de démocratisation.

Le dernier rapport de la Ligue des Femmes birmanes, organisation de défense des droits des femmes birmanes installée à Bangkok, révèle plus d'une centaine de viols commis par l'armée birmane depuis les élections générales de novembre 2010, mettant fin à la junte militaire qui gouvernait le pays depuis 1962. Agressions sexuelles d'une extrême violence, la majorité des victimes – la plus jeune âgée de sept ans – sont décédées suite à leurs blessures. Si le rapport dénonce le régime d'impunité des soldats ainsi que le caractère politique de ces chroniques agressions, le président Thein Sein nie l'utilisation du viol comme un outil d'oppression. Affirmant qu'aucun cas de viol n'a été signalé, son porte parole, Ye Htut invite la Ligue des Femmes birmanes à « envoyer le détails des affaires afin que des actions soient prises à l'encontre des accusés ».

Persistance des conflits

Si les Birmans représentent 70 % de la population, le pays est composé de plusieurs dizaines de minorités ethniques dont certaines sont depuis plusieurs décennies engagées dans des luttes armées contre le gouvernement. Les cessez-le-feu obtenus par le nouveau président avec la plupart des groupes armés n'ont pas suffit à ramener la paix. Les troupes militaires, déployées sur l'ensemble du territoire, rentrent continuellement en conflits avec des groupes armés dans le Nord et l'Est du pays. La réconciliation nationale à travers la prise en compte des revendications des minorités ethniques ne semble pas à l'ordre du jour. Dans l'immédiat, l'établissement d'un dialogue et l'installation d'un climat pacifique de protestation doivent être l'objectif du gouvernement.

Ainsi, lorsque la totalité des viols recensés ont été commis dans des régions en conflits, notamment dans les états du Kachin et du Shan, la portée politique de ces violences chroniques se posent. La Ligue des Femmes birmanes affirme que « ces agressions sexuelles perpétuées par l'armée birmane sont un outil de destruction massive des communautés ethniques ». Le viol est utilisé comme une arme de guerre et d'oppression dont le caractère traumatisant doit dissuader les femmes de soutenir les groupes armés.

Lutter contre l'impunité

L'installation d'autorités judiciaires indépendantes, civile et militaire, est un des enjeux majeurs auxquels se confronte cette démocratie en devenir. Il est important que le gouvernement parvienne à rompre le régime d'impunité, des soldats et haut gradés, qui s'est installé avec la militarisation du gouvernement dans les années soixante. En ce qui concerne les viols, cela fait plus de dix ans que la Ligue des Femmes birmanes dénonce ce système : colonels et capitaines participant aux viols, ils ne sont pas enclin à dénoncer et sanctionner leurs collègues et contribuent à normaliser ce crime. L'élection de Thein Sein, à l'origine d'espoir au sein de la société civile, n'a pas ébranlé le sacro-saint statut de l'armée.

La lutte contre l'impunité doit passer par l'amendement la Constitution afin de rendre l'ordre militaire responsable devant le gouvernement civil et permettre aux autorités judiciaires de se saisir de ces manifestes violations des droits humains.

En octobre dernier, 133 associations ont écrit au président des États-Unis, Barack Obama ainsi qu'aux Premiers ministres anglais et australien, David Cameron et Tony Abbott, aux noms des minorités ethniques afin d'exprimer leurs craintes quant à l'occupation de leurs terres par l'armée birmane. La Ligue des Femmes birmanes demande à la communauté internationale de maintenir des sanctions politiques et économiques afin de faire pression sur le gouvernement.

A la lumière du processus d'ouverture et de libéralisation du régime, Union européenne et États-Unis ont intensifié le dialogue et les échanges avec le Myanmar. Excepté l'embargo sur les armes, la plupart des sanctions ont été levées. Cependant, les récents événements pourraient conduire les États-Unis à réviser leur position : les sénateurs Bob Menendez, Marco Rubio, Ben Cardin and Bob Corker ont présenté un projet de loi interdisant les donations gouvernementales vers le Myanmar pour l'année 2014. Le ministère d’État encourage vivement le gouvernement à mener une enquête contre ces allégations.